Gregory Charles: «J’ai eu un sentiment énorme de culpabilité»

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Gregory Charles était récemment de passage à l’émission Dans le blanc des yeux, animée par Sophie Durocher, où il s’est ouvert sur plusieurs aspects de sa vie, tant sur le plan personnel que professionnel.

Il est décédé de la façon la plus, la plus atroce et absurde qu’il soit

L’animatrice en a profité pour revenir sur l’un des moments les plus marquants et déchirants de la vie de Gregory Charles, soit la mort de son père, Lennox Charles, décédé en 2018 des suites des blessures subies après avoir été violemment heurté par une déneigeuse.

Un homme qui a occupé une place immense dans la vie de son fils, au point où ce dernier lui a rendu hommage en 2023 à travers un livre relatant son parcours inspirant. Dans cet ouvrage intitulé Un homme comme lui, il retrace la vie de ce Trinidadien engagé, notamment reconnu pour son militantisme contre la ségrégation aux États-Unis.

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Le décès de ses parents

«Quand on parle de ton père et de ta mère, donc les deux ont été atteints d’Alzheimer, ta mère est décédée en 2017, ton papa en 2018, mais ton père, il n’est pas décédé de l’Alzheimer, il est décédé de la façon la plus, la plus atroce et absurde qu’il soit: il a été frappé par une déneigeuse. Huit ans plus tard, est-ce que la douleur de l’absurdité de son départ, est-ce que ça… ça se dépose, ou c’est encore vibrant et fort dans ton cœur», lui demande Sophie.

«Ce sont des spasmes (…) Moi, je fais beaucoup, beaucoup, beaucoup de spectacles, je fais presque 200 spectacles par année, et je rencontre constamment des gens après les spectacles. Il n’y a pas un spectacle qui passe sans que quelqu’un me dise: Je suis venu, j’étais supposé venir avec ma mère ou avec mon père, mais bon, ils sont partis il y a trois semaines, il y a six semaines, et on a toujours un échange sur comment on vit ce deuil-là. Alors, je suis vraiment, vraiment sensible au deuil que les gens vivent puisque je l’ai vécu déjà, je sais ce que ça fait, et je dis toujours: On ne s’en remet pas de ça, on ne s’en remet pas, on continue, mais on ne s’en remet pas, et c’est normal qu’on ne s’en remette pas. Les acteurs qui ont joué les rôles les plus importants dans notre vie, ce n’est pas comme si notre vie s’effaçait ou s’évaporait une fois qu’ils sont partis, alors j’y pense encore beaucoup. Ce qui s’atténue, c’est que moi, j’ai senti un énorme… j’ai eu un sentiment énorme de culpabilité», témoigne-t-il.

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Le poids de la culpabilité

L’animatrice l’a ensuite interrogé sur les raisons derrière cet énorme sentiment de culpabilité.

«Dans le cas de mon père, ma mère, on a fait tout ce qu’on pouvait, l’accompagner, ç’a été 15, 16 ans de (…) déclin lent, puis euh… bon, je pense que ça s’est passé comme ça s’est passé, quand ça s’est passé. Dans le cas de mon père, euh… cette journée-là, rien ne nous obligeait à la vivre de cette façon-là (…) il neigeait cette journée-là, mon père avait l’habitude d’aller à l’église à tous les jours, je lui ai offert d’aller le reconduire, j’ai aussi offert d’aller le chercher, il m’a dit: Non, non, non, je vais marcher (…) tout ça, là, c’est le bout de la responsabilité… euh… ça revient, ce n’est pas tous les jours présent, ce n’est pas toujours aussi douloureux, mais il y a des moments précis où ça revient (…) il était suffisamment en forme physique pour être encore là aujourd’hui, là, huit ans plus tard. Bon, il était atteint de l’Alzheimer, probablement que ça n’aurait pas été le même genre de présence», explique Gregory.

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Dans les pas de son père

«Mais maintenant que j’ai dit ça, c’est correct aussi qu’on vive avec ça, ce n’est pas un fardeau impossible à porter. Mon père a vécu une vraie vie, il a vécu jusqu’à la fin de ses 70 ans. C’est parfaitement correct. Est-ce qu’on aurait aimé mieux que ça se finisse autrement? Oui, mais c’est ça. Dans l’échelle des choses, des gens qui perdent leur enfant, c’est infiniment plus grave (…) Alors, je le vis comme un spasme, c’est parfois douloureux, c’est tout le temps de l’essence, une motivation. Faire des choses, dire des choses, réagir de certaines façons (…) je vais dire quelque chose que je n’ai peut-être pas assez de recul pour juger de moi-même, mais je pense que je suis devenu plus comme mon père depuis que mon père est parti et, en tout cas, si c’est vrai, je trouve ça beau parce que je pense que mon père était vraiment un homme d’exception et je pense que je suis devenu davantage comme lui après, parce que conscient de la qualité de cet homme-là (…)», conclut-il.

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Un héritage bien vivant

Un témoignage à la fois sensible, humain et profondément vulnérable, qui rappelle avec justesse que le deuil ne disparaît jamais complètement. Même lorsque le temps passe et que la douleur semble s’adoucir, il continue d’exister autrement, à travers différentes émotions, souvenirs et élans qui refont surface à divers moments de la vie.

Ce type de confidence met aussi en lumière à quel point nos parents nous marquent durablement, bien au-delà de leur présence physique. Même après leur départ, et parfois plus encore avec les années, il est possible de reconnaître en soi ce qu’ils nous ont transmis, dans nos gestes, nos valeurs et notre façon d’être. Un héritage précieux, vivant et profondément touchant.

Nous souhaitons beaucoup de bonheur à Grégory. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas encore l’histoire de son père, il est toujours possible de se procurer l’ouvrage qui lui rend hommage.

Mario Beauregard