Une autoroute à dinosaures découverte?

Crédit: GettyImages @ AIZAR RALDES

Une fenêtre fascinante sur la vie à l’ère jurassique vient de s’ouvrir dans le parc national de Torotoro, en Bolivie. Des paléontologues ont récemment décrit, pour la première fois de manière scientifique, un site exceptionnel surnommé une « autoroute de dinosaures ». Le site de Carreras Pampas abrite une concentration record d’empreintes fossilisées : pas moins de 16 600 traces laissées par des théropodes, ces dinosaures carnivores bipèdes à trois orteils. Situé sur ce qui était autrefois un rivage boueux, entre 101 et 66 millions d’années avant notre ère (vers la fin du Crétacé), le site s’étend sur environ 7 500 m². L’étude, publiée dans la revue PLOS One, révèle que Carreras Pampas contient plus d’empreintes de théropodes que tout autre site connu à ce jour. Jusqu’alors, le record était détenu par un autre site bolivien, Cal Orck’o, qui compte environ 14 000 empreintes datant de 68 millions d’années. Le Dr Jeremy McLarty, coauteur de l’étude et directeur du Dinosaur Science Museum au Texas, souligne l’omniprésence de ces traces : « Partout où vous regardez sur cette couche rocheuse, il y a des empreintes de dinosaures. »

A 1.2-metre diameter footprint of a dinosaur found in Maragua Marka Quila Quila, 64 km northeast of Sucre, Bolivia, on August 8, 2016. – According to palaeontologists, the footprint belongs to an abelisauroid theropod dinosaur that lived 80 million years ago. (Photo by AIZAR RALDES NUNEZ / AFP) (Photo by AIZAR RALDES NUNEZ/AFP via Getty Images)

L’analyse de ces milliers d’empreintes offre bien plus qu’un simple recensement ; elle permet de reconstruire le comportement des animaux « moment par moment ». Contrairement aux ossements, qui montrent ce qu’un animal pouvait faire, les pistes montrent ce qu’il a pu réellement faire. Les chercheurs ont observé que la majorité des dinosaures se déplaçaient vers le nord/nord-ouest ou le sud-est. Cette uniformité suggère que la zone servait de voie de passage majeure, peut-être une route migratoire reliant ce qui est aujourd’hui l’Argentine, la Bolivie et le Pérou. Les empreintes révèlent une grande variété d’activités allant de 1) la marche et la course, observés en fonction de l’espacement des pas, 2) à la nage, où 1 300 empreintes montrent des preuves de nage en eau peu profonde, et finalement à 3) des interactions physiques : certaines pistes incluent des traces de traînée de queue. La diversité des tailles est également frappante, avec des hauteurs de hanches variant de 65 cm à 125 cm, suggérant la présence de multiples espèces ou de différentes classes d’âge cohabitant sur le même rivage. Ils partageaient d’ailleurs cet environnement avec des oiseaux, dont plusieurs centaines de traces ont également été identifiées.

View of dinosaur replicas on dispaly at the Cretaceous Park in Cal Orcko hill in Sucre, on September 17, 2014. More than 5,000 pawprints of 20 species of dinosaurs can be found at the Cal Orcko. AFP PHOTO/Aizar Raldes (Photo credit should read AIZAR RALDES/AFP via Getty Images)

La qualité de la conservation est due à la nature du sol à l’époque : une boue profonde et molle. Le Dr Peter Falkingham, professeur de paléobiologie, explique que les empreintes profondes sont cruciales car elles enregistrent le mouvement du pied et les tissus mous, offrant des données biomécaniques impossibles à obtenir avec des squelettes seuls. Cette découverte soulève toutefois une question intrigante pour les paléontologues : pourquoi y a-t-il tant de théropodes ? Il est courant de trouver de multiples pistes de sauropodes (les herbivores au long cou), car ces animaux vivaient en troupeaux, à l’instar des grands herbivores modernes. En revanche, les théropodes sont des prédateurs, et les carnivores ne se déplacent généralement pas en groupes aussi vastes. La densité de ces prédateurs à Carreras Pampas reste une énigme écologique que les scientifiques devront élucider en comparant ce site à d’autres gisements en Bolivie. En résumé, Carreras Pampas ne nous offre pas seulement des fossiles, mais une scène de vie figée dans le temps. Comme le note le Dr Anthony Romilio, contrairement aux ossements qui peuvent être déplacés après la mort, « les empreintes ne bougent pas ». En visitant ce site, on a la certitude absolue de se tenir à l’endroit exact où, il y a des millions d’années, une faune vibrante et active traversait le paysage.