Une espèce très spéciale de requin finalement protégée

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Les requins-galeux, reconnaissables à leurs yeux vert vif et à leurs corps élancés, résident dans les profondeurs océaniques depuis des millions d’années. Présents dans le monde entier à des profondeurs allant de 200 à 1 500 mètres, ils demeurent encore largement mystérieux pour la science. Pourtant, ces dernières années, ils ont fait face à une menace croissante : les trois quarts des espèces de requins-galeux sont aujourd’hui considérés comme menacés d’extinction. La raison principale de leur extinction : leur huile de foie, extrêmement riche en squalène, un composé chimique très recherché par l’industrie cosmétique pour ses propriétés hydratantes et antioxydantes. Cette huile est utilisée dans de nombreux produits, allant des produits de maquillage aux crèmes solaires, mais aussi dans certains traitements médicaux et patchs à la nicotine. Selon l’IFAW (International Fund for Animal Welfare), l’huile de foie de requin continue d’alimenter un marché mondial où les marques utilisant du squalène d’origine animale coexistent avec des entreprises ayant opté pour des alternatives végétales.

Gulper shark, Centrophorus granulosus, Centrine humantin. Handcoloured copperplate stipple engraving from Jussieu’s ‘Dictionnaire des Sciences Naturelles’ 1816-1830. The volumes on fish and reptiles were edited by Hippolyte Cloquet, natural historian and doctor of medicine. Illustration by J.G. Pretre, engraved by Victor, directed by Turpin, and published by F. G. Levrault. Jean Gabriel Pretre (1780~1845) was painter of natural history at Empress Josephine’s zoo and later became artist to the Museum of Natural History. (Photo by: Florilegius/Universal Images Group via Getty Images)

Le 28 novembre dernier, lors de la 20ᵉ conférence des parties à la CITES (Convention sur le commerce international des espèces menacées) à Samarcande, en Ouzbékistan, un ensemble de nouvelles mesures a été adopté. Plus de 70 espèces de requins et de raies ont obtenu des protections renforcées contre le commerce international. Les requins-galeux ont été inscrits à l’Annexe II, un dispositif qui régule leur commerce et impose un suivi strict des exportations. D’autres espèces marines très vulnérables, comme les requins-baleines ou les raies manta, ont été promues à l’Annexe I, interdisant tout commerce commercial. L’IFAW a qualifié cette décision de « moment charnière » pour la conservation des océans. Ce succès est d’autant plus significatif que les espèces de grands fonds avaient jusqu’ici été largement ignorées par la CITES, malgré une intensification de la pêche profonde. Cette pêche s’est développée avec l’amélioration des technologies et l’épuisement des stocks de poissons côtiers, attirant les flottes vers des zones plus profondes et, par conséquent, vers des espèces particulièrement vulnérables. Une étude publiée en 2024 dans Science, portant sur 521 espèces de requins et raies des profondeurs, a révélé que près des deux tiers des espèces menacées avaient été exploitées pour leur huile de foie.

Les requins-galeux sont particulièrement ciblés, car leur foie contient plus de 70 % de squalène, une proportion inégalée. Certaines populations ont chuté de plus de 80 %. Matt Collis, directeur politique de l’IFAW, rappelle que ces déclins se sont produits sur une période très courte, 20 à 30 ans, en raison de pêcheries devenues plus performantes et capables de cibler ces espèces isolées. Leur biologie accentue le problème : ces requins se reproduisent tardivement et très lentement. Une fois leurs populations affaiblies, il peut falloir des décennies pour observer un début de rétablissement. En Australie, par exemple, le requin-galeux nigaud mettrait 86 ans pour reconstituer seulement un quart de sa population initiale. Face à cela, les pressions exercées sur les industries cosmétiques ont déjà poussé certaines marques, comme L’Oréal ou Unilever, à abandonner l’huile de foie de requin dès 2008. D’autres entreprises ont développé des alternatives végétales ou biotechnologiques : la marque Biossance, par exemple, utilise du squalène issu de la canne à sucre. Cependant, l’industrie du squalène reste lucrative. Le marché était estimé à 150 millions de dollars en 2023, et bien que la majorité du squalène vendu soit végétal, l’extraction du squalène animal persiste dans plusieurs régions du monde, notamment en Asie.

Pour les organisations de protection de la nature, les nouvelles réglementations constituent l’outil le plus efficace pour inverser le déclin. La CITES possède en effet un mécanisme de sanction qui peut aller jusqu’à suspendre les échanges commerciaux avec les pays ne respectant pas les conditions de durabilité. Selon Collis, ces mesures créent un véritable incitatif pour les nations à mieux gérer leurs pêcheries et à réduire la surexploitation. Alors que certains pays assouplissent à nouveau leurs lois, comme les Maldives qui avaient interdit la pêche des requins-galeux en 2010 mais songent aujourd’hui à la rouvrir, ces nouvelles protections apparaissent cruciales. Elles pourraient bien éviter que ces espèces anciennes, essentielles aux équilibres marins, ne disparaissent sous la pression d’une industrie cosmétique qui dispose désormais d’alternatives durables.